Jaroslav Rudiš - texty, ukázky, pøeklady, povídky

Jaroslav Rudiš - Le Ciel en-dessous de Berlin

L'histoire de Bertrám

Je m'appelle Bertrám. Déja avant je m'appelais Bertrám. Certaines choses changent, d'autres ne changent jamais. Peut-etre qu'au fond, rien ne change vraiment.

Cela n'avait peut-etre duré qu'une seule seconde, mais cela pouvait etre aussi une heure, ou deux. Cela pouvait meme etre une journée entiere. Je ne sais pas combien de temps je suis resté assis sur ce banc. Je sais que je regardais les trains, je buvais de la biere, parfois je tirai un journal de la poubelle ou quelqu'un l'avait jeté, et j'attendais ce que tout cela me ferrait. Il y avait le murmure des trains et il y avait un murmure dans ma tete.

Pas maintenant.

Il y a quelque temps.

Ma tete était devenu un tunnel et je voulais qu'un train y passe.

Je n'ai meme pas eu la sensation que quelqu'un ait crié quand je me suis levé, je me suis étiré, j'ai jeté la canette dans la poubelle, j'ai fait trois pas de côté, je me suis balancé par dessus la ligne blanche et j'ai fermé les yeux qui se sont ouverts d'eux-memes, regardant droit dans les yeux du conducteur qui essayait de s'enfoncer dans le siege et qui tiraillait le frein de secours. Il a fait sonner la sirene longuement, puis deux coups brefs, et j'avais l'impression de reconnaître ce son, et pour cause, il n'était pas dur d'élucider cela, c'est exactement comme ça que sonnaient les trompettes qui se sont réunies pour l'enregistrement du sergent Pepper.

C'est étrange de regarder son propre corps, coupé en deux, sanglant, sans tete, un bras en moins et sans vie. Sans vie ? Je sais pas ce qu’il en est de la vie. Il n'y a plus de corps. Mais, quoi qu'il en soit, moi, je suis.

« Celui-la, plus personne ne va le recoudre, » avait dit mon conducteur.

Etrange. Je me suis levé, je me suis assis au bord du quai, seul le manteau était un peu chiffonné et taché d’huile. Sur le coude, un chewing-gum était collé. Il avait meme gardé son gout sucré.

Je les regardais découpler le train et écarter les wagons pour que le docteur puisse descendre et confirmer au policier ce que pensait le conducteur. Celui-ci s’était effondré, je n’avais pas voulu ça, j’avais pitié de lui, le docteur lui a flanqué une piqure dans l’avant-bras et lui a dit de déboutonner son uniforme et sa chemise et de respirer profondément, mais lui respirait déja profondément de toute façon, comme s’il voulait pomper le temps en sens inverse a force d’inspirations et d’expirations. Il disait au docteur que ça fait dix ans qu’il roule et qu’il a toujours pensé que ça lui serait épargné, qu’au bistro il se moquait toujours d’un collegue qui en a déja attrapé cinq, et qu’ainsi, il avait fait sa dose a sa place.

Il demanda si le docteur avait une cigarette parce qu’il avait laissé les siennes dans la cabine.

Le docteur lui dit qu’il ne fumait pas et lui proposa un chewing-gum.

Le policier a sorti sa boite de clopes et lui en offrit une. « Il y en a qui ont pas de bol. C’est mon deuxieme sauteur cette année, » secouait-il la tete.

« Je suis curieux de voir combien de temps ça va prendre aujourd’hui. La derniere fois, ça a traîné plus d’une heure… L’un des nôtres m’a dit qu’une fois, il est resté coincé une demi journée comme ça parce que le type, c’était comme s’il ne faisait plus qu’un avec la locomotive. Ils l’avaient tous condamnés a mort, mais lorsqu’ils l’ont dégagé, il a ouvert les yeux et leur a souhaité bonjour et a demandé ou il était, s’il était déja en haut, et le docteur avait dit c’est pas possible ça, l’année derniere, j’ai décroché le meme type de la branche d’un arbre, au dernier moment, dans un parc… et l’écrasé, il était tout triste de ces retrouvailles… mais la, ça m’a bien l’air d’une coupe nette. Je vous jure… »

Le conducteur est assis sur le meme banc d’ou je me suis levé tout a l’heure. Il fume, il cache sa tete entre ses paumes. Je suis assis a côté de lui. Et j’écoute. Je regarde. De l’autre côté, un homme s’assied a côté du conducteur, il se présente, c’est un psychologue. Il demande comment il s’appelle. Il lui dit que maintenant tout est fini, que personne ne peut m’aider et que c’est pas sa faute, qu’il n’est pas responsable pour moi, qu’il prenne quelques jours de libre maintenant et qu’il parte quelque part a la campagne ou bien a la mer en-haut a Rujan.

Le conducteur veut téléphoner chez lui.

Les gens vociféraient.

D’autres se taisaient et se pressaient vers la sortie.

Quelqu’un pestait : « Mais quel idiot ce type. C’est une horreur. »

Quelqu’un d’autre criait : « Je devais etre chez mon avocat a la demi ! Et voila qu’il y a ça ! J’en vomirais. »

L’un d’eux tranquillisait sa femme.

Quelqu’un couvrait les yeux de ses enfants. Ils voulaient regarder ce qui gisait sur le gravier. Ils demandaient si la tache sur le mur, c’était du sang. Mon sang.

Le policier avait raison. C’était du bon boulot. Mon corps est déja couché dans un sac, un long sac noir. On l’emporte sur un brancard vers la sortie. De l’eau gicle de quelque part . On lave le quai, le train et les murs. L’eau est gelé. J’en ai la chaire de poule.

Ça a duré un peu plus d’une heure.

C’était il y a un an. Mais ça pourrait tout aussi bien faire cinq ans.

Je suis content, je me sens bien, équilibré. Je dis ça parce que vous vous le demandez peut-etre.

Il fait nuit maintenant.

Le doigt maigre de la tour de télé soutient le ciel pour qu’il ne submerge pas la ville. Mais il ne peut pas empecher que la ville ne soit submergé par les ténebres. Elles pendent a tous les coins de rue, par moments seulement elles sont transpercées par le néon d’un bar, la gueule illuminée du métro ou les pointes aiguisés des phares des voitures. Puis ce sont les ténebres, et les ténebres, c’est la nuit.

« Je veux baiseeeer! » quelqu’un d’ivre et de joyeux hurle d’une fenetre a demi-ouverte a la putain qui tape du pied pres du trottoir de la Oranienburgerstrasse. De loin, la fille ressemble a la publicité pour le lapin jaune avec sa pile infinie qui pend sur le quai de la Kochstrasse et auquel quelqu’un a rajouté au spray une bite violette longue d’un metre.

La fille piétine au meme endroit dans un rythme infiniment précis, parfois elle place sa paume contre ses levres et y enferme un petit baiser qu’elle envoie aux chauffeurs invisibles circulant alentour. Eux ne savent comment l’attraper.

Moi si.

Mais ça ne me fait aucun effet.

Un chauffeur accélere brusquement. J’ai a peine le temps de sauter de côté. Un vieux réflexe. S’il m’écrasait, que se passerait-il ? On ne peut plus écraser qui a déja été écrasé. Les ongles et les cheveux poussent trois semaines apres la mort, mais les réflexes ne disparaissent pas apres. Chez nous on dit : ce qu’on a appris pendant sa vie, c’est comme si on le retrouvait apres la mort.

La voiture grille le croisement au rouge, tourne brusquement a gauche, fait le tour du bloc et s’arrete aupres de la meme fille. Un jeune homme moustachu, dans un complet de jogging froufroutant, baisse la vitre et crie :

« Alors, c’est combien ? »

La fenetre avale la tete de peroxyde peigné. Dehors est figé un grand et brillant derriere de latex qui se balance sur les hautes aiguilles. Je le renifle, je ne sens rien. Nous entendons tout, nous voyons presque tout, mais nous sentons mal parce que tout pue le goudron et l’huile, comme les traverses et le gravier de chez nous, en bas.

« J’aime mieux me branler tout seul, pauvre conne. Et achete-toi un chewing-gum, tu pues de la gueule. »

Le chauffeur enfonce l’accélérateur, le feu est vert, la voiture pleine de rires disparaît tout droit et tout au bout, pres de la ruine du Tacheles, elle tourne dans la rue ou se trouve la maison de Bertolt Brecht. Une fois, je suis allé y jeter un coup d’oil. Juste a côté dort son théâtre et sa tombe.

La putain s’essuie la bouche et allume une cigarette. Elle fume, elle attend, elle déplace le poids d’une jambe a l’autre.

Le bar Meilenstein ne dort pas. Dans la petite piece volent des plateaux de biere, de vin et de café.

En bas, pres des toilettes, un garçon boursouflé enlace le distributeur de cigarette clignotant. Il le caresse sur les côtés, il enfonce sa tete parmi les touches avec les marques de cigarettes et susurre : « Ma grosse petite cochonne. Alors ? Tu me reconnais pas ? » Lorsque le claquement de la porte arrive a lui, il se tourne vers le bruit et me fige du regard. Son visage est traversé de lignes bleues de larmes. Il chancelle.

Il dit : « Putain, toi non plus, tu ne me reconnais pas ? Tu sais pas qui je suis. »

« Non. »

« Ben alors, tu vois bien que tu le sais pas. »

Je disparais derriere la porte de la cabine, je ferme a clef, je leve le couvercle, je défais mon pantalon. Meme la ou je suis, on va aux toilettes. Normalement. A l’humaine. Mais je ne sais pas comment ça se fait que ceux qui sont ivres morts voient ce que les autres ne voient pas. Qu’ils nous voient, nous. Peut-etre que c’est parce que ceux qui sont sobres ne veulent pas nous voir. Ou n’ont pas besoin de nous voir.

Le jour apres que j’aie sauté, on s’est demandé dans les journaux pourquoi j’avais sauté. Comme quoi je n’avais pas laissé de lettre. Les journaux spéculaient que j’étais malade, ou bien que j’étais un ivrogne, que ça pouvait meme etre un chagrin d’amour ou un accident malheureux, quelque chose comme un malencontreux trébuchement, c’est déja arrivé plusieurs fois. Ils sont meme allés demander a mon frangin. Il ne leur a rien dit.

Voyons, est-ce qu’on ne pourrait pas le faire juste comme ça ? Il y en a qui s’achetent une nouvelle voiture, il y en a qui mettent en cloque une gonzesse magnifique, il y en a qui sautent sous un train. Oui. Tout simplement, ça ne m’amusait plus. Et peut-etre que je buvais aussi. Peut-etre que j’ai loupé ma vie. Mais surtout, ça ne m’amusait plus. Mais ici, c’est pas tellement mieux, je peux vous le certifier.

De l’autre côté de la porte, j’entends un reniflement, puis un brusque choc émoussé. Puis encore un choc, et encore un, il crie qu’il va me casser la gueule. Et a la fin, c’est comme un sac de sable qui se serait écroulé a terre. Impossible d’ouvrir la porte. Je m’assieds et je pense au football, au fait que la Hertha est montée plus haut dans la ligue, au fait que Harrison a mis les bouts, que cela n’en fait plus que deux, je me dis, ou est-ce qu’il peut bien etre Harisson, je pourrais peut-etre le rencontrer, tout comme je suis tombé sur Uppercut il y a trois mois. Il m’a reconnu, il était en voyage autour du monde, on a pris une biere et ventilé quelques souvenirs sur Hambourg et voila que tout revient : les clubs bourrés de gens, les filles belles et avides, et meme la bagarre a laquelle nous nous étions connus.

Au bar, Lennon s’était pris une baffe de la part d’un marines canadien, il était pas content parce que les filles se collaient pas a lui, je lui ai éclaté une chaise contre la tete et Lennon lui avait flanqué un uppercut en plein dans le menton. Depuis personne a Hambourg ne l’aurait appelé autrement qu’Uppercut. Mais vous ne trouverez ça dans aucune de ses biographies, peut-etre que ça plairait pas aux filles si leur petit chéri s’appelait Uppercut, a la brutale. Si ça, ce n’est pas de la falsification de l’histoire, alors je sais pas.

Autrefois, Uppercut m’avait proposé d’essayer de jouer avec eux, ils voulaient élargir le groupe soi disant, mais je ne pensais pas etre assez bon et puis leur musique ne me collait pas completement, elle me semblait trop molle, juste bonne pour les danses de nénettes. Je les aime a partir de Revolver, ça c’était un excellent disque, des comme ça, on n’en fait qu’un tous les cents ans, et comme cents ans ne sont pas encore passés, personne n’a pu en enregistrer de meilleur.

Maintenant, on était assis sur le Oberbaumbrücke, on regardait dans l’eau, derriere nos dos passaient les trains et Uppercut me demanda si je n’avais jamais regretté, comme ça, de ne pas avoir accepté autrefois de les rejoindre.

J’ai regretté, mais c’est a peu pres tout. Et lui de dire que maintenant il réfléchit a quoi tout cela avait servi au fond. Que les idéaux de paix, ça vaut rien. Que le monde ne peut etre changé qu’avec une révolution. Ouais, ben ça, je le regrettais vraiment pas. Pour ça, chacun doit savoir se débrouiller tout seul. Hier comme aujourd’hui.

J’ouvre la porte. Le garçon boursouflé se rue a l’intérieur, le front ensanglanté, et il dit : « Laisse-moi entrer, mon pote, j’ai besoin de pisser. Je te pardonne tout. T’as pas du feu ? Elle m’a laissé tomber, la conne. Cet apres-midi. Et tu sais qui elle baise ? Mon frere. C’est lui qui me l’a dit. On t’as déja balancé ? »

Ouais.

« Tu ferais quoi a ma place ? Me dis pas que tu le tuerais pas ! Qu’est-ce que t’as a regarder comme un con ? »

Je me tais et je lui allume sa cigarette. Je monte l’escalier circulaire. J’entends l’autre en bas en train de se soulager en se cognant la tete contre le mur, en train de chialer et de vomir sans arret le meme nom dans la cuvette. Ceux qui sont en bas depuis longtemps soutiennent que c’est eux qui nous voient, ceux qui sont sur le bon chemin pour chez nous, ces gens dont on dit qu’ils touchent le fond. Mais on ne peut pas dire ça comme ça, et moi, je sais qu’il existe encore quelque chose en-dessous du fond, ce monde ou nous nous trouvons, nous. Et qu’au-dessus il y a un autre monde et au-dessus encore un d’ou parfois, quelqu’un vient nous rendre visite. Uppercut par exemple.

Le bar se balance dans son filet de lampes jaunes, elles émettent une chaleur dont la nuit ne sait trop que faire ici a l’intérieur.

Les chiottes des bars de Berlin sont le plus souvent cachées au sous-sol, dans les intestins, pour qu’on se rende compte de ce qu’on va faire lorsqu’on clopine vers le bas, et qu’on sache a quoi penser lorsqu’on remonte – au prochain schnaps. Katrin est justement en train de faire signe au serveur. Elle trinque avec le jeune qui a passé tout l’apres-midi a jouer dans le couloir de la Postdam et qui a ce groupe, U-Bahn. Il se tenait la, il jouait du Dylan, du Reed, et puis les Beatles, et de nouveau Dylan, moi j’écoutais, c’est encore un peu de moi que je voyais en lui, je me suis fait jouer une chanson et je lui donné de quoi se payer un kebab. Il swing pas mal, son groupe.

Ouais, j’aime les Beatles, je l’aime a en mourir. – Je ne peux pas m’empecher de sourire a cet expression.

Ce matin, il me voyait, maintenant il ne me voit pas. Si notre curé disait que la vie et la naissance sont un grand mystere, alors dans cette vie, il n’y a personne d’aussi sage que lui, toujours pareil : mystere apres mystere, une fois il me fois, la fois d’apres il me voit pas. Mais une chose est sure : ce sont ceux qui ont besoin de me voir qui me voient. Ça vous aide ?

Le petit maquereau Tony vient de s’asseoir a la table d’a côté, avec sa tete chauve soudée a son gros cou pour ne former qu’un tout, on dirait un ballon de rugby, j’en ai eu un entre les mains une fois, a l’école. On pourrait presque avoir l’impression que quelqu’un comme Tony ne peut pas perdre la tete pour un oui ou pour un non. Mais il va bientôt la perdre. Bientôt. Ça, je le sens. Sur le cou, il une grosse chaîne en or qui brille avec Amore gravé dessus, ses épaules et ses mains puissantes sont enveloppées d’un blouson imperméable jaune avec l’inscription cousue General Motors, sur la table gisent son portable, ses clefs de voiture et sa casquette de base-ball avec le logo SAT 1.

Tony agite une cuillere trempée de soupe de haricots et il dit a la nana assise en face :

« Encore une fois et t’es virée. Bon sang de bon Dieu Margret, me fais pas chier. Tu sais ce que t’es, non ? Une cou-si-ne. Presque une sour donc. Contrairement a toi, je le sais moi. Contrairement a toi, j’apprécie d’etre bien traité, moi. Contrairement a toi, je m’en rends compte, moi, que trouver une place comme ça aujourd’hui, c’est pas facile. Si t’étais pas une cou-si-ne, il y a un baille que je t’aurais virée, c’est clair ? »

« Mais je sais bien, » Margret enroule ses cheveux autour de ses doigts. Les gros seins qu’elle a posés sur la table se reposent et sommeillent.

« Je suis gentil, moi, patient, le patron me dit toujours, t’es trop sympa avec elles, les filles, il faut les tenir bien étroit au-dessous du cou, en laisse comme les clébards, tu lui en file une et c’est toi qui décide, il y en a une qui t’écoute pas et bientôt, il y en aura pas une seule qui t’écoute et tu peux l’oublier ton business. Les ruskofs vont tout nous disperser ici, ce sera la fin, y sont capables de tout et leur filles aussi. Mais moi, j’essaie de régler les choses a l’amiable avec toi. C’est un combat qu’on mene la et tu dois t’y mettre plus a fond. Lorsqu’il dit, tu me suces, qu’est-ce que tu dis, toi ? »

« Ok, mais seulement avec une capote. »

Deux gaillards de l’entretien des routes et des voies de tramway se sont appuyés au comptoir. Il secouent de leurs bleus de travail le froid rapporté de l’extérieur. Ce sont des péperes qui ne vont pas au café parce qu’ils ne boivent pas d’Espresso et qu’il ne savent pas tuer le temps, il ne font que cheminer vers l’avant, a force de boissons, jusqu’a l’arrivée, la ou nous nous retrouverons tous, mais maintenant ils sont la parce que tout pres d’ici, on coud une nouvelle piece sur la route. Ce genre d’événements n’a lieu par principe que la nuit. Personne ne peut protester : ni la ville endormie parce que ça lui fait mal, ni les chauffeurs parce que les ouvriers bloquent la circulation.

Maintenant ils sont la, ils regardent leurs montres, la nuit entiere les sépare de la fin du service de nuit, l’un d’eux, le moins heureux, effrite un peu de saleté de dessous ses ongles, et l’autre, le plus heureux des deux, repousse le menu avec la liste de cocktails, il se penche au-dessus du comptoir astiqué et dit : « Mademoiseeelle, soyez chou : deux cafés ! »

« Deux espressos ? » la serveuse, une cravate noire sur sa chemise noire, leve ses yeux noirs.

Tous deux acquiescent et font une grimace au grand miroir au-dessus du bar.

Le copain de Katrin regarde dans le coin ou je me tiens. Je me dissimule de fumée, je me couvre le visage avec le journal et je tends les oreilles.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » lui demande Katrin.

« Rien. J’ai cru voir quelque chose. »

Ils parlent des projets de leur groupe. Et de leurs plans. Ça, il a pas trop envie d’en parler. Je le comprends.

Katrin lui caresse le visage. Il lui caresse le genoux. Katrin dit : « C’est drôle, parfois on n’a pas du tout besoin de dire ce qu’on sent. »

Le petit maquereau mélange sa soupe, se courbe par-dessus la table, il pointe la cuillere brunie par l’aliment entre ses yeux et dit : « Regarde moi la quand je te parle. »

Dans son geste, quelques gouttes brunes s’envolent le long de la table et deux ou trois atterrissent sur la poche droite de mon manteau. Je suis debout pres de la table.

Tout pres.

Les Russes aussi sont tout pres.

Il le sent, mais moi, je le sais.

Le regard bleu de Margret s’est collé a la cuillere qui pend dans l’air et a glissé a nouveau vers l’assiette, il s’est baigné dans la soupe faite de haricots, de bouts de saucisse, de sel, de poivre, d’oignons et de farine et puis il s’est figé, durci, a côté de la table. Margret souffle une loque blonde hors de son front et celle-ci s’en retourne tout de suite d’ou elle est partie.

On ne peut échapper au destin.

Ni aux Russes.

« Putain, Margret : toi, tu réponds : bien sur, je vais te sucer comme pas une autre, mon chéri. Je vais te sucer que les yeux vont t’en tomber de la tete. Tu dis les choses bien a fond. Et bien sur, tu lui enfile la capote apres, comme si de rien n’était. Je sais bien qu’ils le veulent tous sans capote, c’est clair, n’oublie pas bordel que les mecs sont sensibles la en-bas, mais toi tu dois savoir surmonter leur peur. Mais ce qu’on fais la, nous, c’est le boulot des docteurs. On est une sorte de Lumieres. On est la a la place des docteurs et des psychiatres, pour aider les gens la autour, face a tous ces toqués qui n’ont pas giclé et qui violent les petites filles. On devrait nous payer pour tout ça, a nous. »

« Et c’est a ça que je dois penser quand je le fais ? » demande Margret.

Un véhicule rectangulaire vient de freiner devant la porte du local en déversant a l’intérieur un sceau de couleurs bleues et oranges. Deux gaillards en combinaisons avec des sacoches par dessus l’épaule accourent a l’intérieur et disparaissent en bas par les escaliers.

« Et merde, le samu. C’est encore un de ces salauds qui s’est tiré un coup pres des chiottes en bas. On devrait les jeter directement aux corbeaux ces foutus camés, qu’ils nous fichent la paix. Une fois, il y en a un qui s’est écroulé par terre dans le tramway a côté de moi, il avait les yeux tout écarquillés et il riait a s’en décrocher la mâchoire comme s’il venait de rencontrer Charlot, et il y avait de la mousse blanche qui lui sortait de la bouche, alors je lui en ai flanqué une tout de suite pour qu’il reprenne ses esprits, et imagines-toi, il a meme pas bougé, il continuait de rire, comme si le Charlot, il l’avait toujours sous les yeux. » dit le routier malheureux et il déchire un sachet de sucre.

Il sirote un peu de sa tasse, il essuie les coins de ses levres dans sa manche et il dit : « Ces petits cafés-la, c’est pas pour moi. T’as meme pas le temps de te dire quoi que ce soit. Juste bonjour et c’est fini. Ah, c’est bien pensé, ils veulent te rouler. Je te dis, ne fais jamais confiance aux Italiens. La premiere fois que je suis descendu la-bas a la mer avec ma vieille, j’échange de l‘argent a un coin de rue jaune aupres d’un agent de change qui est venu se proposer de lui-meme, des marks en échange de lires, on va acheter une jupe a fleurs, ma vieille en était completement paf et ça faisait une heure qu’elle quémandait, et eux, ils me disent qu’avec cet argent on peut au mieux se torcher le cul. Je vais la ou se trouvait le type du change, et il a disparu, il n’y a plus que le coin de rue jaune... Je fais pas confiance aux Italiens, pas meme quand ils rient. La seule chose qui les intéresse, c’est de t’arnaquer. Ou de te couper en deux avec leur bagnoles. Il conduisent comme des malades. »

« Tu vois, je n’ai pas encore été en Italie, moi. Ma vieille, elle aime l’Espagne, » dit le plus heureux des deux. « Mais la-bas aussi, ils conduisent comme des malades. »

« D’ailleurs, j’irai plus jamais meme si on me traîne. Nous on va en Bulgarie maintenant, la-bas tu peux te payer du bon temps pour deux balles. Le vin est bon, la bouffe est bonne, les filles sont belles, tout est bon marché. Un vrai paradis... Alors que les Italiens – Adolf non plus, ils leur faisait pas confiance, et c’est pourquoi il les a envahi a la fin de la guerre, les Anglais maintenant ne leur font pas confiance non plus... J’ai lu qu’il y a un lord britannique qui a acheté le Juventus meme avec le stade et les cinq autobus avec lesquels on se rend aux matchs. Si on avait fait ça avec notre Hertha, la ville entiere serait auf. On ne l’aurait pas donnée, tu peux me croire. Mais les Italiens ? Ils ont pris un café, des spaghetti et de la glace. Est-ce que ça vaut la peine d’aller en Italie quand tout ça, je peux l’avoir en Bulgarie et meme chez nous a la Prenzlauer Allee et que la Hertha joue un meilleur foot que leur fameux Juventus ? »

Margret allume une nouvelle cigarette, elle la presse entre ses levres roses, elle gratte son petit doigt pour enlever un bout de vernis violet.

Elle renifle et dit : « Oui, mais moi, j’en ai toujours mal a la tete apres. La colonne cervicale, tu comprends, tu sais ce que c’est lorsqu’on a mal a la colonne cervicale ? C’est qui qui va me payer le laryngologue, hein ? Coucher avec eux, ça je peux, tout comme avec toi, mais je ne veux plus sucer. Ni embrasser d’ailleurs. Tony, pour ça, trouves-t’en une plus jeune. Ou plus conne. Enfin, c’est non. Je préfere autant laisser tomber. »

« Alors t’arretes ? C’est ton dernier mot ? C’est ça que je dois dire au patron ? »

« Sans problemes. De toute façon – je veux avoir un enfant et etre tranquille, » dit Margret d’un ton boudeur.

Des toilettes, les ambulanciers emportent un brancard avec le garçon boursouflé qui enlaçait le distributeur de cigarette et qui essayait de se taper hors de la tete la trahison de son frere de cet apres-midi. Les ballons bleus et oranges des lumieres de l’ambulance jouent un match de football sur les murs, ils volent d’un coin a l’autre, ils font des passes entre les tableaux, ils n’arretent pas de faire des fautes. Quand l’ambulance s’en va, ce jeu-la aussi se termine.

Le routier malheureux sort son porte-monnaie : « S’occuper de morveux comme celui-la, ça revient cher. Moi, la facture, je la ferais payer aux parents. Bien clair, noir sur blanc : donnant donnant. Tu peux pas donner ? Hop, on les fourre au trou, retrouver le fiston. Et imagines seulement combien ont du couter nos nouvelles machines-la. Mademoiseeelle, l’adition. » Le routier plus heureux met son bonnet et dit : « Ouais. Une fortune, y a pas de doutes... Franz, on peut rien faire avec ça, nous... »

« Oh que si ! Un jour, je vais m’énerver et je vais le leur dire bien a fond qu’on pourrait faire le boulot meme sans leurs machines, que c’était pas la peine de virer autant de gars, que ce genre de truc, ça n’aurait pas pu arriver avant. »

« Tu dis ça et c’est toi qu’on vire. Ce monde est injuste. T’as un

costard, tu peux couiner. T’as une pelle, tu dois fermer ta gueule et creuser. T’es un ouvrier, tu le restes. Moi, ça me dérange pas. Je suis content. Regarde un peu tous ceux qui aimeraient bosser mais qui ne peuvent pas. »

« Ecoute, je serai pas viré, moi, il y a les syndicats pour ça, non ? Gardez la monnaie, mademoiseeelle, c’est bon. C’est joli chez vous, sauf votre moka qu’est un tantinet fade... Souviens-toi : un trou sera toujours un trou. Pendant quarante ans, on a pansé les routes. Une piece sur l’autre. Et ça marchait tout aussi bien, il y a pas a dire. Et maintenant, pendant quarante ans, on va les fraiser. Ah mais non, la nouvelle technologie c’est la nouvelle technologie... »

Margret prend le portable dans sa main, elle compose le numéro, sourit et chante : « Harry, mon amour, t’as le rito ou t’es libre ? Alors passe me prendre chéri. J’ai tres envie de dormir. »

Au-dessus de l’immeuble dans lequel ne dort pas Meilenstein, et au-dessus de la rue ou se tient cet immeuble, les nuages gris roulent d’un côté a l’autre comme des ballons gonflables pres d’une mer dans laquelle le vent se serait mis a souffler. Les ténebres sont toujours couchées dans les rues comme une ouate opaque.

La grille pres de l’entrée de la gare Oranienburger Tor est ouverte. Dans le gouffre illuminé gronde un premier train. Le bruit a chassé d’en bas le silence et les pigeons. Ce boucan grinçant quand le métal se colle étroitement au métal est une musique divine pour ceux que l’oubanne a emporté de la vie pour les y ramener par un autre côté.

Ouais, notre vie – ici et la-bas – est comme l’U-Bahn : monter, descendre, monter, descendre, monter, descendre. Des heures, des jours et des années d’attente. Monter et descendre. Descendre pour monter, monter pour descendre. Un jour, Uppercut m’a dit que l’homme n’est rien d’autre qu’une machine ratée et que les machines sont plus que l’homme. Que les gens sont des machines et que les machines et les choses ont une âme – les guitares électriques, par exemple. Je pense qu’il a raison. Tous, nous faisons eins zwei. Eins zwei. Monter et descendre.

Ouais, je suis l’un de ceux qui arrivent a prendre les trains, aller et retour. De ceux qui ne se perdent pas dans le métro. Qui connaissent les tunnels latéraux, meme les inaccessibles ou on peut dormir. Dans la poche, je porte un peu de gravier des traverses de bois. Pour savoir par quel côté je suis entré dans ce monde.

(Le Ciel en-dessous de Berlin)

Jaroslav Rudiš (1972, Turnov), prosateur, publisciste. Vit a Prague. A publié : Le Ciel en-dessous de Berlin [Nebe pod Berlínem] (prose, Labyrint, Praha 2002). Alois Nebel – Le Ruisseau blanc (bande dessinée, Labyrint, Praha 2003), Alois Nebel – Gare principale (bande dessinée, Labyrint, Praha 2004).